Langue de chat

Cette page est la partie 1 de 1 de la série L'histoire de l'homme racontée par un chat

Extrait de l’ouvrage  L’histoire de l’homme racontée par un chat :

Mon nom est Akhénaton et je suis chat. Aménophis IV, mon frère jumeau – mais dizygote -, et le peintre Edouard partage mon existence. Il y a bien des années, – dix ans, quinze ans ? – un jeune garçon blond aux yeux bleu marine offrit à Edouard une boîte de carton rouge, percée de trous. Il souleva le couvercle et découvrit deux chatons aux yeux entrouverts. Nous avions cinq semaines. « C’est un cadeau pour vous », dit l’enfant. Ne pouvant nous distinguer – le regard humain est de faible acuité – Edouard nous baptisa Akhénaton et Aménophis IV pour une raison évidente que le lecteur a déjà comprise.

Le pharaon dont je porte le nom entendit imposer le monothéisme au peuple égyptien et confier à l’art la mission de représenter le réel, sans compromis ni indulgence, à commencer par sa propre personne qu’on peut voir à Karnak : masque chevalin, bras grêles, poitrine squelettique, ventre balloné, hanches féminines, une vrai sculpture expressionniste. Peut-être mon nom a-t-il contribué à me donner vocation d’écrire l’histoire de l’homme. Peut-être m’a-t-il sensibilisé à la perception de l’immuable puisque, trois millénaires durant, les Egyptiens ont bâti, sculpté, gravé, peint suivant les mêmes normes. Peut-être, enfin, m’a-t-il incité à trop d’indulgence envers les animaux, Diodore ayant constaté, avec stupéfaction, qu’au cours d’une famine, les Egyptiens préférèrent se dévorer entre eux plutôt que de manger les animaux sacrés. Et presque tous les animaux l’étaient.

Aux chats qui les intriguent et les inquiètent, les hommes ont consacré d’innombrables ouvrages. Sur nous, ils ont posé leur regard mais ne se sont guère souciés de celui que nous portons sur eux. Le but de livre est de combler cette lacune. Mais je l’annonce, malgré son titre apparemment ludique, il ne prétend pas faire rire. Il ne s’adresse pas aux seuls buveurs très illustres et vérolés très précieux, mais à toutes celles et ceux qui se soucient de connaître l’origine de leurs préjugés et superstitions, sinon leur origine tout court. Je sais à quel point les hommes sont curieux de leur généalogie.

Je sais que plusieurs, sur cette terre, empereurs, rois, présidents, énarques, inspecteurs, nomenklaturistes, descendent de quelques porteurs de reliquailles et de bouilles, de cordiers ou de laveurs de tripes. Et je sais également que gueux et gueuses souffreteux et misérables, qu’on voit coucher sous les ponts, faire la manche à la porte des hôtels de luxe, finir leur triste existence à l’hospice d’Ivry, descendent parfois de la race et de la lignée des empereurs rois, présidents, énarques, inspecteurs, nomenklaturistes, compte-tenu de l’admirable transfert des règnes et des empires.

A moi, Akhénaton, il arrive de penser que je descends de ces chats pharaonesques qui, du haut des pyramides, regardaient les siècles s’écouler et les empires s’écrouler. Tel Morandi, consacrant sa vie à la contemplation de pots et de bouteilles, j’occupe la mienne à l’observation des agitations humaines.

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